exposition solo / passée

Enchevêtrées

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Vernissage le mercredi 12 juin 2019, en présence de l'artiste

Entretien de Nadja avec Gérard Traquandi :

GT : le livre pour enfants, le roman illustré, la bande dessinée, puis la peinture et maintenant la céramique, voilà un riche parcours. Peux- tu me dire quels sont les différents enjeux que ces disciplines proposent?
N : J’ai commencé ma vie en aimant les histoires. Les histoires qu’on me racontait, les histoires que je lisais. Généralement accompagnées d’illustrations qui me plongeaient dans l'émerveillement. J’ai aussi beaucoup regardé des tableaux dans des livres, surtout de la renaissance, et je ne sais pas ce qui a primé des histoires, religieuses ou guerrières, ou de la façon dont ces images étaient peintes.
Je n’ai jamais eu l’impression d’illustrer mes textes. Je ne sais toujours pas ce qui des mots , du récit, ou du dessin entraîne l’autre. Parfois une envie de couleur, et de formes, suffit à provoquer un texte, des personnages.

GT : Quelle est la place qu’occupe le récit dans les différentes disciplines et particulièrement le modelage?
N : Quand on fait un livre d’images qui se suivent, le choix graphique doit rester constant. On est donc contraint au choix qu’on a fait au départ. On établit une sorte de charte graphique, ou picturale, que l’on suit tout au long du récit pour ne pas nuire à la compréhension. C’est le récit qui prime, entraînant la forme.
En commençant à peindre je me suis rendu compte que je pouvais laisser tomber le récit de départ et laisser les formes exprimer une autre sorte d’histoire, plus proche de l’inconscient.
J’ai beaucoup peint sur le motif. C’est la différence entre le passé et le présent. Le récit raconte quelque chose qui s’est passé, vrai ou faux.
Peindre quelque chose en la regardant donne le sentiment du présent. Vous êtes en train de faire quelque chose qui est en train d’exister.
Le modelage entraîne deux sentiments contradictoires. La technique, obligatoire puisque la matière est présente, fait appel au passé, à ce qui est su. Mais cette matière est aussi vivante, et peut vous faire réagir différemment, dans le présent de l’acte.

GT : Dans certaines cases de tes bandes dessinées, dans tes tableaux de chevaux en gros plan , et aujourd’hui dans certaines de tes sculptures, on devine un désir d’abstraction, ou le désir d'échapper à la narration pour mettre en évidence le faire? Autrement dit, est- ce que la narration qui était plus présente est devenue un obstacle?
N : Au départ, je me suis appuyée sur des histoires, des scènes. J’ai voulu contraindre la matière à m'obéir, à traduire mes histoires. Je me suis placée comme maîtresse de l’action. Puis, comme dans la peinture, j’ai laissé à la matière de plus en plus de champ, je me suis abandonnée à ce que la terre voulait. Ce n’est pas vraiment le faire que je veux mettre en évidence, c’est plutôt l'être. L'être en train de faire.
Le récit me sert de déclencheur. Cet ancrage dans le passé m’aide à arriver au présent. Une fois là, je peux abandonner ce qui m’a servi, comme on quitte ses parents. L’aventure peut commencer.
Mais sans être ingrate. Mes parents , le passé, ont existé, et ils sont en moi. Si je m’attarde trop dans la narration de ce qui s’est passé, je ne peux plus aller de l’avant. Et moi je suis en train d’exister.
Oublier le récit est une façon de me raconter que je me rapproche du « vrai », de l'intérieur des choses, de la sensation des choses.
Et puis je me suis rendu compte que les formes elles- mêmes racontent une histoire. Donc ce n’est plus le figuratif/ l’abstrait.
Elles nous émeuvent sans qu’on sache pourquoi. Peut être elles rejoignent des formes inscrites dans nos mémoires, dans nos psychés.
Et puis la matière . La terre, quand tu l’as dans les mains, tu ne sais plus si elle est un prolongement de tes doigts ou si c’est le contraire.
Avec les objets terre et mains, j’ai fait rejoindre mes deux tendances: je raconte, et je laisse la terre me guider. Le récit excite mon imaginaire, la matière m'emmène là où je trouve des surprises. Deux pour le prix d’un.

GT : Représenter et présenter, quelle est la tension entre les deux?
N: Quand je peins un cheval, c’est magnifique, les muscles, le poil qui brille, sa couleur… et j’ai envie de me rapprocher , de me fondre en lui, d'être lui. D'être dans sa nature profonde, ou dans ma nature profonde. Ce qui est possible si je ne sais plus ce que c’est, si ma logique ne me dirige plus.
Moi, je sais que c’est un cheval, et ça n’est pas autre chose. Mais, si je donne trop de signes qui indiquent que c’est un cheval, je vais l’enfermer dans ce que je sais, dans ce que je pense, et qui est du passé. Ça devient de l’anecdote.
Re-présenter, c’est refaire quelque chose qui a déjà existé. Présenter, c’est lâcher l’animal, pour le pire où pour le meilleur, risquer de me planter, être vivante.

GT : L'autobiographie et l'érotisme prennent une grande place dans ton travail…
N : L’Art n’est que désir. De la à se servir de thèmes érotiques… c’est un peu primaire, mais quand tu peins ou dessine quelque chose d’érotique, tu ne peux pas tricher. Ça joue ou ça joue pas. Les formes du corps, ça fait appel à des sensations excitantes. Tu fais confiance à la pulsion, à la sensation. Moi ça me donne l’impression du présent. Quelque chose d’indéfinissable est en train de se passer. Il y a du drame. Le drame que tu montres alors dépasse ta raison. L’histoire s’enchevêtre dans les formes, comme deux corps s'enchevêtrent.
Mais comme je suis un être raisonnant, malgré tout, je me détache de la sensation pure en en faisant un objet différent, qui existe par lui- même.
Ma nature contradictoire trouve son compte avec la terre. Malléable, molle, sujette à effondrement, elle vous indique ce qu’elle est capable de faire, avant de se durcir, de se figer, d’appartenir au passé. Toi , tu cours après, tu essayes de la saisir, tant pis si tu te trompes de forme. Tu peux corriger le tir en la sculptant, en la lissant. Attention de ne pas aller trop loin, de ne pas perdre le mouvement initial. Soit tu jettes le résultat de tes misérables tentatives, ou bien tu perçois qu’il est reste quand même quelque chose de ton désir. Alors tu l’installes, tu le cajoles, tu le colores, et tu le mets au monde. Il ne t’appartient plus.


Gérard Traquandi est un plasticien, né à Marseille, qui vit et travaille à Paris. Son œuvre s'inspire des éléments naturels, et se situe entre abstraction et réalisme.