exposition collective / passée

et/ou

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présentation

Disjonction logique

Par Laetitia Chauvin

Comparaison n'est pas raison. L'adage en tête, l'observateur d'une exposition réunissant deux artistes ne peut pourtant réprimer le réflexe de calculer, même malgré lui, la somme des ressemblances et la soustraction des différences entre les oeuvres, ou bien le contraire : l'addition des différences et la soustraction des ressemblances.
Les artistes Benoît Géhanne et Nicolas Guiet devancent le piège et soulagent l'observateur comptable en intitulant leur exposition commune et/ou. La conjonction proposée n'est pas discursive mais impose un mode, à la fois inclusif et alternatif, qui peut valoir comme principe de lecture de l'exposition.

Inter-titre

En algèbre, « et/ou » est un opérateur chargé de relier des propositions pour en dégager leur somme logique, dite aussi disjonction logique. Il suffit que l'une des propositions soit vraie pour conduire à un résultat vrai. La mise en perspective des œuvres sous cet opérateur est alléchante : qu'une œuvre soit considérée juste et elle emporterait alors la totalité dans sa justesse ? Il n'est pas dit que les principes mathématiques soient transposables en art – c'est même très incertain ! –, mais la disjonction logique offre le prétexte de penser l'exposition des deux œuvres comme un ensemble de propositions qui se soutiennent mutuellement, qui échangent leurs qualités dans une recherche conjointe d'exactitude.

Le cadre et/ou l'écran est un premier terrain d'échanges entre les deux artistes. Dans sa série Recul (2015), Benoît Géhanne applique la peinture entre des découpes fragmentées et segmente le tableau par des formes chevauchantes ou juxtaposées. L'oeil se perd à comprendre les hiérarchies de plans, au point que le support en réserve en vient à former un paradoxal écran devant la peinture. La figure, à défaut d'être identifiable, laisse échapper, par bribes, ses effets – sfumato, dégradés, reflets, brossages – autant d'« images de la peinture », comme le souligne l'artiste.
Dans Jdeahdujh (2015), Nicolas Guiet découpe lui aussi l'image qu'il veut donner à voir au moyen d'un cadre chargé de resserrer le paysage. L'oeuvre attire l'attention sur l'architecture du lieu, comme une table d'observation invite à contempler le panorama. Mais bientôt le cadre enfle à son tour, se fait sujet, attire l'attention sur lui. Quel serait alors le cadre de ce cadre, si d'aventure il devait y en avoir un ? Vertigineuse mise en abyme du cadre du cadre du cadre...
Ces deux manières d'envisager l'image en relation étroite avec sa bordure ne sont pas étrangères aux pratiques photographiques ou cinématographiques du XXe siècle. Elles poursuivent le même but : extraire une fraction du réel et synthétiser le tout par la partie.

Cette « expérience du visible », ainsi que le désignent les artistes, n'est pas la seule des conventions de la peinture auxquelles les deux artistes s'attèlent. La matérialité même du « tableau » est traitée à rebours de la tradition : chez Géhanne, la peinture n'est pas contenue entre les bords de son support, comme habituellement, mais s'encadre dans ses propres limites, flottante sur son support d'aluminium, neutre, réfléchissant et immatériel ; chez Guiet, les constituants du tableau sont reconfigurés et l'oeuvre est parachevée lorsque le châssis est assemblé et la toile tendue, c'est-à-dire là où la plupart des peintres se mettent au travail.

En légitimes maîtres du jeu, les artistes ont autorité sur les attentes et les appétits de leurs spectateurs, ce dont ils ne se privent pas. Ils usent de la dissimulation comme d'un ressort puissant : surprise, intrigue, frustration agacent la pulsion scopique du spectateur, dont le désir de voir est constamment déçu ou différé.
Jdeahdujh prend le spectateur à revers, alors qu'il se retourne ou s'apprêtait à partir. Zjfojejfej (2015) intrigue par son halo évanescent. Les peintures de Géhanne sont des trouées vers … objet ou paysage ? L'oeil ne saurait dire, tant il bute au bord du cadre qui les cerne. Entre jeux optiques et/ou anamorphoses, les œuvres créent un léger vertige et font chercher le miroir courbe qui donnerait l'image nette ou complète – le revers de l'oeuvre de Guiet ou les hors-champs de Géhanne, par exemple.

Facétieuses quand on les croit sérieuses, les œuvres de Géhanne et Guiet sont insaisissables ; à l'image de la conjonction « et/ou », elles ne délivrent pas des discours bavards, mais bien une manière d'être.

dossier de presse

Le dossier de presse de cette exposition peut être téléchargé en contactant Anne-Françoise Jumeau ou en cliquant içi.

œuvres exposées / benoît gehanne

œuvres exposées / nicolas guiet