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SMOKE and MIRRORS

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Le travail de Johan Decaix se nourrit de ses rêves d'enfant, riches de mythologies, fictions et autres aventures personnelles, qu’il transfère dans la réalité pour jouer avec notre perception et nos croyances d’adultes. À plusieurs reprises, il a entrepris de donner vie à ses fantasmes notamment ceux de voler, de prendre en photo la terre depuis l’espace, ou encore de voyager sur la lune. Aussi, dès son plus jeune âge, Johan Decaix se passionne pour la magie. Il rêve de surprendre et d’émerveiller le public comme David Copperfield, son idole. C’est l’aspect inexplicable de cet art qui lui plaît : il trouble le réel et désoriente le spectateur. Pourtant, il n’est pas devenu magicien. Lors d'une représentation en public, la sortie inopinée d'un lapin pendant un tour constitue pour lui un véritable échec qui met immédiatement fin à sa très courte carrière. Cet événement marque le début d'une toute nouvelle relation entre l'artiste en devenir et la magie. Vingt ans plus tard, Johan Decaix porte sur cet univers un regard plus distant, un brin ironique, bien que toujours très admiratif.
A la progress gallery, sa première exposition personnelle révèle son rêve irréalisé et évoque son traumatisme de jeunesse, le contournant et surtout s’en amusant. L’artiste use de multiples subterfuges pour dresser un portrait énigmatique du magicien qu’il n’est pas devenu. Son show s’articule autour des six catégories d’effets de magie : lévitation, apparition, disparition, transformation, invulnérabilité, mentalisme ; et chaque pièce aborde une pratique : fakirisme, ventriloquie, hypnose ou encore grande illusion. De quoi titiller nos scepticisme et vulnérabilité …

Johan Decaix questionne l’essence de la magie et sa résonance dans le monde d’aujourd’hui en provoquant des rencontres avec des magiciens aux spécialités diverses. Une approche documentaire qui lui permet de construire son récit et de s’affirmer en tant qu’artiste. Dans le vestibule de la galerie, il pose les bases d’un travail de recherche qui place au-delà du simple hobby son attachement au merveilleux. Deux vidéos dressent des portraits de magiciens et interrogent l'origine de leur vocation. Mention spéciale pour James Hodges, illusionniste, ventriloque, dessinateur dont la rencontre fut particulièrement marquante pour l’artiste.
Puis une série de moulages de mains de magiciens reprend la gestuelle précise adoptée lors de tours spécifiques. Une délicatesse accentuée par l’extrême fragilité du matériau utilisé, le plâtre. Permettant l’apparition ou la disparition d’objets, les mains du magicien sont centrales : elles dirigent le regard du spectateur et rendent l’illusion possible.
Hommage à un métier subtil et déroutant, le vestibule-préambule de Smoke and Mirrors met en corrélation l’art de l’exposition et l’art de la magie. Il s’agit pour Johan Decaix d’exposer un langage artistique à part entière en s’offrant la liberté d’une interprétation décalée, dès lors annoncée par le mystérieux grattage que nous lisons avant de disparaître derrière un rideau de velours rouge si évocateur.

De l’autre côté – Lewis Caroll est invoqué – tout est mis en scène. L’atmosphère tamisée et flottante participe à notre immersion dans le monde abracadabrant de l’artiste.
La notion de scénarisation est au cœur du processus de travail de Johan Decaix qui tend à amplifier la fiction pour défier notre incrédulité et donner l’illusion d’une plausible réalité. Il cherche à rendre réels ses improbables scénarios, le temps d’un instant, au yeux des spectateurs.
Pour Smoke and mirrors, une mini-scène de cabaret fumante et lumineuse figure fatalement le traumatisme vécu par Johan Decaix plus jeune. Ce dernier met en scène l’idée même de mise en scène, une mise en abîme de sa passion mais aussi de cette représentation ratée, symbolisée par l’aspect brûlé. SMOKE. Pourtant, il n’hésite pas à tourner en dérision le drame de son rêve brisé. De part et d’autre de la pièce, des vidéos et des photos, autoportraits en magicien, parodient, tout en respectant les codes, les tours de magie les plus connus, du classique lapin au fakir, en passant par le mentaliste. Un autel en bois est dédié à David Copperfield. La star a enchanté l’enfance de l’artiste qui a entrepris de le rencontrer (un demi-succès) en allant récemment à Las Vegas. Il a rapporté de son expédition une multitude d’objets, enrichissant sa collection disposée sur cet autel kitsch à souhait : Davino, comme son premier nom de scène. Johan Decaix s’est lui aussi produit à Las Vegas. Dans la rue, mais peu importe : l’unique spectacle qu’il donnera en public aura eu lieu dans la ville des lumières et du divertissement, à quelques heures de celui de Copperfield. Une revanche cocasse, improvisée et filmée.
Las Vegas un jour, Las Vegas toujours. L’artiste en réactive les légendes, ici, à Paris. Le Riviera est un des premiers hôtel-casinos de la ville, inauguré par un show magique d’Orson Wells en 1955. Rasé l’année dernière, il a disparu – la magie de Las Vegas ! - abandonnant dignement son enseigne lumineuse dans un mystérieux cimetière de néons. Pour invoquer son aura, l’artiste place au sein de la lettre I un jeton du feu casino. En intégrant à son récit des fragments de vie ou d’objets réels qu’il recrée à sa façon, Johan Decaix élabore une véritable autofiction. Ainsi, le I de métal est reconstruit en bois. Un choix pas anodin : ce matériau de fabrication, omniprésent dans son travail, lui permet d’entretenir un lien permanent avec son enfance. D’ailleurs, chacune de ses structures est une sorte de cabane. Et chacune des cabanes de Smoke and Mirrors devient un lieu de représentation. Une dualité qu’illustre parfaitement Le Cheval de Troyes. En écho au mythe de l’Iliade, Johan Decaix construit un cheval de bois dans lequel il peut se dissimuler. Cheval cabane mais aussi cheval spectacle : l’idée est de réactiver la légende à Troyes. A Troie, l’indétrônable ruse de guerre avait été astucieusement pensée pour créer l’illusion jusqu’à l’apparition des soldats athéniens dans la ville. Constituerait-elle le premier tour de magie connu de tous ? A Troyes, Johan Decaix disparaît à l’intérieur de l’animal en attendant la réaction des habitants. Johan incarne Achille, et tourne totalement en dérision toute notion d’héroïsme.
Le jeu est fondamental chez Johan Decaix. Son travail d’artiste est une échappatoire à l’« adultarisation », selon ses propres mots. Enfant dans un corps d’adulte ou Peter Pan, il s’amuse, naïvement, volontairement.

Entre autobiographie et fiction, Smoke and Mirrors nous transporte dans un monde où tout n’est que perception et sensations. Enveloppée de mysticismes et d’artifices, l’illusion triomphe … jusqu’au plafond de la galerie recouvert d’un faux ciel de Paris photographié à l’hôtel de Las Vegas, Le Paris. AND MIRRORS .

Alice Santiago

œuvres exposées