exposition solo / passée

troubles du sommeil

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Artiste polonaise, Kama Sokolnicka arpente l’histoire – l’histoire d’un lieu, d’une époque, d’un souvenir intime ou d’une pensée – creusant la trame indifférenciée d’épisodes célèbres et de détails oubliés, d’idéaux grandiloquents et d’élans déçus qui tissent la consistance de tout récit historique. Tantôt archéologue de la culture, tantôt chineuse passionnée, de ces promenades intimes dans les dits et les non-dits du passé et du présent, elle sauve des faits et des images: des fragments, des traces, dont elle fait la matière de montages visuels qui sont autant de situations ouvertes, d’architectures potentielles, façonnées par le libre jeu d’associations, de renvois conceptuels et d’échos émotionnels de sa pensée et de sa mémoire.

Qu’il s’agisse de collages, de tableaux ou d’installations, les oeuvres de Kama Sokolnicka se déploient ainsi toujours dans un régime de l’entre-deux et de l’écart: tendues entre passé et présent, souvenir individuel et mémoire collective, biographie et histoire, elles se construisent en creux le long des marges d’irréductibilité entre les mots et les choses, entre idée et idéologie, entre expérience vécue et attente socialement induite. Offertes en partage au regard d’autrui, les oeuvres de Kama Sokolnicka sont des objets troubles: des miroirs énigmatiques, dans lesquels toute direction de lecture s’avère aussi bien légitime qu’équivalente. Comme dans un puzzle, le désordre organisé des montages de Kama Sokolnicka fait subtilement appel à notre envie d’ordre et d’intrigue; sauf que la solution de l’énigme qu’elle nous propose ne sera à chaque fois que le reflet miroitant de ce que nous choisirons d’y voir.

Nous pouvons nous attarder sur l’étonnante charge poétique et émotionnelle de ces objets trouvés et de ces petits fragments austères, brutalement arrachés de leur contexte, sauvés de l’oubli, recadrés et montrés comme s’ils venaient d’un temps autre, d’un rêve qui n’est pas le nôtre. Ce qui pourrait aussi nous conduire à nous interroger à juste titre sur les géographies asymétriques de la culture et sur les facteurs sociaux déterminant la nature du regard que chaque époque porte sur le monde.
Serait-ce parce que Kama Sokolnicka est polonaise que les images qu’elle nous montre dénoncent immédiatement, de manière presque subliminale, une altérité qui pourrait se mesurer dans la distance séparant l’Est et l’Ouest de l’Europe? Serait-ce parce que les coupures de presse de ses collages viennent des revues illustrées d’architecture de l’Allemagne de l’Ouest des années de 50 à 80 collectées par son père, que ses “origamis tristes” dégagent un sens de familiarité imparfaite, une sorte d’“étrange inquiétude” (Das Unheimliche en allemand) face à ce que l’on ne peut s’approprier qu’à moitié? Dans quelle mesure – Kama Sokolnicka semble nous dire – la culture influence ce que nous sommes, ce dont nous rêvons, ce que nous sommes capables de voir et ce que, tout au contraire, nous choisissons d’effacer?

Ou bien, nous pouvons choisir d’emboîter le pas de la genèse de chaque série d’oeuvres, pour creuser le tissu des liens conceptuels et associatifs qui en est à la fois l’origine et le couronnement. Au fil de différentes séries qui ponctuent la recherche de Kama Sokolnicka, nous tomberons sur des événements et des utopies égarés dans les replis et les amnésies de l’histoire, sur des renvois littéraires et cinématographiques savants, sur une réflexion singulièrement percutante au sujet des stéréotypes et des automatismes socio-économiques et culturels de l’époque contemporaine.

C’est le cas de son dernier projet, Jet-Lag, dont la constellation d’installations questionne les lois de vitesse et d’efficience que – de manière, certes, moins optimiste – notre époque partage avec le modernisme, pour en révéler les points de fracture et les revers sombres, voire comiques. Partie du constat de la contradiction entre vitesse (Jet) et retard (Lag), Kama Sokolnicka interroge dans cette série la légitimité et le potentiel poétique d’une transposition du langage de la médecine du sommeil à la réalité de la société post-occidentale contemporaine, après le brusque arrêt des enthousiasmes économiques entraîné par les récentes crises financières internationales. Il en est de même pour Disappoint of view: dans cette publication en guise de journal de travail rassemblant plusieurs séries de travaux, la recherche d’un “point de vue où tout est décevant” questionne la permanence et la chute des mythes modernistes de progrès et de conquête selon une double clé de lecture. D’une part, cette collection d’images et de pensées renvoie à l’expérience des générations polonaises des années de la transformation post-communiste, pour lesquelles l’accès à l’univers et au modèle économique occidentaux a signifié la réalisation et, en même temps, la démythisation d’un rêve de bien-être et de succès véhiculé le plus souvent par les médias. D’autre part, elle déjoue aussi la notion exquisément occidentale de “déception préventive”, implicite dans le post-modernisme conçu comme âge du détachement ironique et individuel face à la fin de grands récits fédérateurs de la modernité. Loin d’être illustratives, les oeuvres issues de chaque série entretiennent avec les réflexions qui les inspirent des liens asymétriques faits de correspondances elliptiques et partielles: mise en abyme de la mémoire
et de la pensée comme dialectique foisonnante de points de vue croisés, là où le rêve se heurte à la réalité et chaque individu rencontre le monde.

Pour sa première exposition personnelle en France, Kama Sokolnicka a néanmoins voulu casser cette logique de mise en série qui depuis toujours apparente ses ensembles d’oeuvres à des essais visuels: la présentation à la Progress Gallery est donc un palimpseste au sens d’une promenade zigzaguant entre les couches d’une temporalité stratifiée, multiple et poreuse, dans les fissures desquelles s’ouvre un silence qui est aussi un espace disponible pour l’émergence d’un nouveau récit.

L’exposition est telle une rétrospective, où chaque oeuvre suggère et cache à la fois les traces de sa propre biographie: sortie de sa série d’origine comme d’un paratexte, chaque pièce s’apparente à un fragment, solitaire mais pourtant lié aux autres par une sorte d’air de famille. Ainsi, d’une pièce à l’autre, il est toujours question d’un lieu et d’un fait précis, d’une déconstruction du réel et d’une récriture de l’histoire selon un jeu de points de vue individuels et mobiles, d’un questionnement de l’interchangeabilité des signes et d’une vérification de la capacité des images et des symboles de signifier le monde. Il est tour à tour question d’idées qui ont fait faillite et d’images qui reviennent comme des “flash-back” et des survivances d’un rêve effacé, mais aussi d’ouvertures interrogatives, sinon ironiques, sur notre façon de penser en réseau, d’accorder nos vies à des normes politico-sociales et de concevoir le passé comme une donnée linéaire, pacifiée et prête à être archivée.

Parasomnie, narcolepsie, insomnie, somnambulisme: en trois mots, Troubles du sommeil. Choisissant cette expression comme titre de son exposition personnelle, Kama Sokolnicka place celle-ci sous le signe d’un déséquilibre, d’une dissonance voire d’une temporalité altérée: les pratiques de sélection, de cadrage et de montage de Kama Sokolnicka seraient alors, en ce qu’elles choisissent de montrer ou bien de cacher, autant des gestes anarchiques puisque radicalement individuels et partisans. Autant de symptômes, venant troubler un sommeil qui pourrait être celui d’un individu, mais aussi, peut-être, celui de toute une culture.

Viviana Birolli

œuvres exposées

vue de l’exposition

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