Exposition solo / passée

salon de progress #4 / Elegeia

img_20221123_143805_edit_630437738538176-scaled-92ce9360799a8340ded1f15f2585bb6e

Le grec ancien elegeia invite à la prudence. Et s’il peut embrasser l’ensemble des œuvres présentées ici, c’est sans doute qu’il suggère de nous éloigner de l’expression affectée de la souffrance et de la mélancolie. Les faits exigent de ne pas être écrasés par ses représentations. L’élégie, même celle d’un lieu, devrait trouver la distance nécessaire pour rendre un juste hommage à son sujet. C’est cette distance idéale et peut être inatteignable qui guide l’ensemble de ce travail.
Dans la série Passing by, le recul s’est imposé à même les prises de vue d’un voyage au Cambodge. Il était alors inévitable de penser que l’on « passait à côté » des crimes des Khmers rouges le long de la route de Koh Rong. Peindre alors ce que la photographie a échoué à capturer ce que le lieu porte en lui implicitement permet peut-être de ressaisir quelque chose de l’inaccessibilité de l’histoire. Comme dans l’espoir de représenter ce que l’image peine à nous faire voir.
Car il est possible que nous ne voyons jamais le lieu qu’au travers de cadre, de fenêtres, qui ne sont pas ouvertes sur un monde. Ces finestre délimitent le récit, le point de vue, comme dans les Tanker View ou le petit format carré de la série Eden, si loin de la monumentalité historique. S’il y a un éden pour nous, c’est celui que les perspectives incertaines des sites LiveUAmaps et Googlemaps nous offrent des espaces ukrainiens avant les bombardements russes. Ces vues aux lignes vacillantes, étrangement distantes de la perspective classique, détournent la force de la représentation. Elles montrent l’invraisemblable suspension des choses avant les évènements, dont l’existence, bientôt et déjà, tout à la fois, se réduira à l’image.
Au fond, cette précarité de l’image affecte la matérialité même de la représentation picturale sous la forme des glacis. La peinture est diaphane comme l’évènement fantomatique. La fine couche colorée, aussi transparente soit-elle, ne saurait nous faire accéder aux mines antipersonnel qui hantent les Dormantes ou au passé militaire oublié de la France en Corée (Sur la route de P.-G. Rose). Ce sont les glacis de vert et bleu qui recouvrent la paradoxale attaque d’Azov.
Si une élégie pouvait être picturale, si elle devait rendre compte de l’étrange contact que nous avons avec les faits, peut-être qu’elle devrait se nourrir de l’imprécision des contours, de l’omniprésence écrasante des cadres, de la fragilité des perspectives et, enfin, de l’évanescence de la peinture.
Miguel Cuadra

Visuel : To Phnom Pen, 100x73cm, 2023

œuvres exposées