Exposition solo / passée

after i omit the taking in my posture seeing becomes the new way of owning

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Pour un artiste contemporain, porter le patronyme du plus célèbre mathématicien de l’Antiquité est bien davantage qu’une curiosité d’homonymie. Intrigué, j’ai demandé, mais non, Euclide n’est pas un pseudonyme à l’accroche marketing, Euclide existe bien.
Euclide vit sans calcul dans le Minnesota, a exposé à Londres, Bruxelles, San Francisco, Denver et Miami et a collaboré avec le folk singer Bon Iver, dont la couverture du disque qui reproduit une de ses peintures, un paysage lointain, avec petite maison, rivière et ses brumes atmosphériques, lui a valu un Grammy Award en 2012, catégorie pochette CD.

D’Euclide, dont nous ne savons rien, à Euclide (Grégory) tentons d’établir un lien de sens opportun des expressions de l’artiste du XXIe siècle au mathématicien de la Grèce Antique. Euclide 1er fut le père, entre autres, des géométries euclidiennes. Euclide (Gregory) fonde son travail scopique sur la mixité des points de vues, perspectives et trompe-l'œil. Ce sont ses règles d'optique pour l'un et de vision en fragments et rébus pour l'autre qui réunissent "la famille" des Euclide.  L'œil est  ainsi un instrument à la fois de leurre, de jeu et de jugement du monde.
Comme tout artiste contemporain, Gregory Euclide est nourri d’histoire de l’art qu’il connaît sur le bout des doigts. Il sait, à lire ses œuvres, les mille détours qui ont conduit les formes d’art à jouer ou s’affranchir des modèles de représentation, notamment dans le genre du paysage : ses dessins méticuleux à l’encre, ses peintures ou ses installations évoquent le cadre théâtral des voyages italiens d’un Poussin comme ils évoquent aussi les transcriptions sensorielles, temporelles et météorologiques d’un Turner. A la vue des paysages de Gregory Euclide, chacun peut ressusciter ainsi un petit pan de sa propre histoire de l’art : la méticulosité rêveuse de ses vallées et rivières me font penser immédiatement à l’art du Ukiyo-e, - littéralement image du monde flottant- illustré par les grands artistes Hokusaï ou Hiroshige  où la dégradation graphique des motifs, bosquets, immeubles, reflets d’eau, décrits souvent en petits fragments, appellent sans filigrane le souvenir des essais photographiques du Land Art ou encore les transcriptions, par méthodes entre peinture et pixel, d’un Gerhard Richter.
Mais à la vue frontale d’un lieu, Gregory Euclide préfère en passer par la collision de deux sentiments et de deux visions qui se télescopent : celui d’une nature romantique, vierge, idyllique, que nous aimerions tant encore chérir comme un paradis où se réfugier et son exploitation par les éléments qui le composent, bois à débiter sans soucis pour obtenir nos caisses de transport, nos meubles Ikea et tout le reste, eau qui produit de l’énergie, minerai en sous-sol qui fait éventrer la terre en un lit boueux, sans aucun attrait esthétique autre que celui de la désolation écologique et folie économique.
Par une multitude d’indices, l’œuvre de Gregory Euclide incite à l’observation de ses entre-deux, où l’image source, un doux paysage de repos béotien, est rongée par un activisme sous-terrain bien plus pervers, illustré par les reliefs en volume, les découpages de carton, les petits bouts de plastique ou les logos rappelant les dangers invisibles de l’atome, de la chimie ou du feu. En les liant intimement dans ses compositions ou dans son installation spécialement conçue à Paris pour la Progress Gallery qui l’a invité à travailler cet été sur place, l’artiste exprime les profondes turbulences qui agitent l’âme contemporaine et la dignité de tout homme sur sa petite terre qui voudrait croire encore à un espace de sérénité dans un chaos qui le ronge.

Laurent Boudier.

œuvres exposées